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HISTOIRE DES Minéraux

Article aimablement reproduit avec l'autorisation de l'auteur (Frédéric Delporte)
Géowiki / Géoforum


Par Frédéric DELPORTE

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Les spécimens minéralogiques ont toujours fait l'objet d'un commerce actif et extrêmement développé. L'Histoire et les faits montrent que ce commerce a grandement contribué à leur préservation.

Paul Desautels fut conservateur en son temps de la collection minéralogique de la Smithsonian Institution à Washington, un des plus importants musées au monde. Lors du 9ème symposium de l'Académie des Sciences de Rochester en 1982, il résuma sous forme de lois quelques vérités implacables relatives à la minéralogie. Les lois de Desautels sont depuis passées à la postérité. Sa première loi, dite de disponibilité, s'énonce ainsi : " l'approvisionnement en spécimens à un moment donné est directement proportionnel à la masse d'argent offerte sur le marché. Les marchands vont s'éparpiller sur tout le globe pour creuser à la recherche de minéraux (et en négocier), dans tous les endroits possibles, et ils vont les ramener, de telle sorte qu'il y a une relation directe : l'argent pour les marchands, les spécimens pour nous ! ". Desautels exprime ainsi son pragmatisme. Son dynamisme fit de lui un extraordinaire gestionnaire de collection minéralogique et un connaisseur sans égal.

Par l'Histoire et quelques histoires, une rapide tentative d'illustration de cette relation entre négoce et préservation des spécimens minéralogiques est proposée. Cet exposé sera des plus incomplets tant il y aurait matière à recherches et publications, seul un bref aperçu du sujet est ici présenté, un modeste prodrome...

Un peu d'Histoire...
Des origines de l'homme au Moyen-Age
Les roches et les minéraux ont depuis toujours été recherchés dans un but utilitaire comme, par exemple, le silex pour façonner des outils durs et tranchants, mais aussi dans un but cultuel, esthétique, comme symbole de pouvoir ou de rang social (l'or en particulier). Des matières curieuses, comme l'ambre du pourtour de la mer Baltique, le quartz des Alpes, sont prisées depuis fort longtemps. Des bijoux en ambre se retrouvent dans de nombreuses sépultures préhistoriques, attestant de circuits d'échanges complexes à travers toute l'Europe.

En Egypte, l'époque prédynastique (environ 5000-3000 ans avant J.C) fit grand usage de divers minéraux et roches comme éléments décoratifs : or, quartz, lapis-lazuli, agate, cuivre, jaspe... A cette époque, un vaste négoce en minéraux et roches vit et prospère en allant s'approvisionner en Orient, en Nubie, à Madagascar, ...

Théophraste, disciple d'Aristote, dans son "Peri lithon", ouvrage sur "les roches" au sens large, vers 300 avant J.C, évoque notamment le quartz et quelques unes de ses utilisations courantes, comme la réalisation de sceaux.

Dans son " Histoire Naturelle ", Pline l'Ancien, au premier siècle après J.C, signale quelques gisements de quartz : " du cristal nous vient de l'Orient, il n'y en a pas de plus estimé que celui des Indes. Celui qu'on trouve en Asie, près d'Alabande et d'Orthosie et dans les monts voisins, comme de même celui de Chypre, n'est pas recherché. Par contre, on estime fort celui provenant des montagnes des Alpes. Juba raconte qu'il s'en trouve dans une île nommée Nécron, en mer rouge, et aussi dans une île voisine, associé à des topazes, d'où Pythagoras, lieutenant du roi Ptolémée, tira des morceaux de cristaux d'une coudée de long. Cornelius Bocchus affirme qu'en Lusitanie, sur les sommets d'Ammaé, on trouve des morceaux fort gros lorsqu'on creuse des puits afin de mettre les eaux à niveau... "
Le monde romain appréciait particulièrement les objets taillés dans des cristaux de quartz. Il lui attribuait également des pouvoirs curatifs, de très nombreuses substances minérales étaient utilisées en protomédecine.

L'Egypte fatimide (969-1171) a produit ce qu'il y a de plus beau et de plus raffiné en matière d'art utilisant le quartz, cela jusqu'aux productions de la Renaissance. Les plus beaux objets des anciens fonds des puissants d'Europe sont principalement issus de cette production, on peut en admirer au Louvre, au musée du Moyen-Age à Paris ou dans le trésor de Saint Marc à Venise.

Pour l'artisan et l'artiste, les minéraux et les roches sont une matière première. L'utilisation en cabochon (en bijouterie et en ornement d'objets comme les reliquaires,...) et la fabrication d'objets comme des coupes, des brocs, des pièces de jeux d'échecs et autres, notamment à partir de cristaux de quartz des Alpes, seront répandues dans tout le bassin méditerranéen jusqu'au dix-huitième siècle. L'exploitation des gisements et le négoce de ces matières premières sont bien sûr des plus intenses.

Les gisements de quartz des Alpes sont systématiquement exploités de manière intensive, plus particulièrement en Suisse. Un document de 1583 atteste que lorsque les habitants de Medels vendirent " l'alpe de Cristallina " au couvent de Disentis, ils se réservèrent le droit de continuer à exploiter les cristaux. En 1719, au Zinggenstock, les cristalliers de la " Zinggische Societet " exploitèrent une cavité d'où furent sorties 50 tonnes de " Mailänderware ", cristaux de quartz de la meilleure qualité, nommés ainsi car travaillés par les artistes de Milan. Suite à cette découverte, la société demanda à payer ses impôts en nature, ce que Leurs Excellences de Berne acceptèrent... C'est ainsi que notamment trois grands cristaux furent présentés dans la bibliothèque de la ville, puis au musée d'Histoire Naturelle lors de sa création, les " impôts " des anciens cristalliers constituant la base de la collection minéralogique.

Dans les Alpes aujourd'hui françaises, la recherche est tout autant organisée et conséquente. En Savoie, à Doucy, une concession est exploitée vers la fin du 17ème siècle. Des contrats datés de 1698 nous donnent les conditions d'exploitation et l'organisation de celle-ci, de même que le prix d'achat au poids des cristaux de quartz.

Le prix est fixé par quintal de 120 livres, soit par lot de 66 kilogrammes environ, ce qui donne une idée de l'importance des quantités extraites. Ces cristaux sont exclusivement destinés aux tailleries, notamment celles de Suisse et des Etats d'Italie. En 1753, Micoud obtient le privilège exclusif de recherche et d'exploitation du quartz dans les Grandes Rousses, en Isère, le produit de l'exploitation étant vendu à un orfèvre de Briançon pour être taillé.

Après Pline, seuls les alchimistes étudieront les minéraux, et cela au travers d'une démarche non scientifique, sans pour autant s'intéresser à l'objet, au spécimen, en lui-même. On ne connaît pas d'intérêt pour l'étude " scientifique " des minéraux ou pour leur esthétique propre avant la Renaissance.

La Renaissance, XVIème siècle, et le XVIIème siècle
La constitution de collections de minéraux et la création de vastes réseaux spécifiques d'échanges pour les approvisionner sont apparus au début du 16ème siècle. En effet, ce n'est qu'à la Renaissance qu'une démarche naturaliste se crée.
Les documents de cette époque sont rares, le " Bermannus " d'Agricola, 1530, préfacé par Erasme, nous décrit la première collecte de spécimens de minéraux pour l'enrichissement d'une collection. L'usage médicinal de nombreuses substances minérales induit de nombreuses réflexions et études que l'on peut qualifier de protomédecine car dépouillées de toute superstition. En 1546, Agricola publie son " De Natura Fossilium libri decem " qui est un des premiers traités de minéralogie systématique. Agricola remercie dans cet ouvrage les " gens instruits, les négociants et les mineurs qui ont été d'une grande assistance ". A cette époque, " fossilium ", du verbe latin au passé fodere, soit déterrer, s'appliquait à tout objet naturel sorti de terre, comprit donc les minéraux, les roches et les fossiles au sens moderne du terme. Agricola rompit avec le mode de pensée du Moyen-Age encore présent en son temps et illustré par les travaux de Léonard de Vinci dans le codex Leicester.

De nombreux intellectuels de la Renaissance, des médecins, des hommes de lois ou de pouvoir s'intéressent aux curiosités minérales de la nature, les " cabinets " d'Histoire Naturelle apparaissent dans toute l'Europe. Ils pratiquent de nombreux échanges entre eux et se fournissent aux sources, auprès des mines en particulier. Il leur suffit de faire connaître leur intérêt pour les spécimens curieux de minerais et des propositions affluent des mineurs et des responsables de mines pour peu que quelques générosités soient au rendez-vous... Il paraît probable que les colporteurs, corporation très importante en ces temps, aient contribué à la circulation des spécimens minéralogiques, et cela dans toute l'Europe. Les marins et les aventuriers étaient également informés de la possibilité de gagner quelque argent en découvrant et ramenant les curiosités produites par la terre.

Au dix-septième siècle, le collectionneur compulsif que fut Rodolphe II de Habsbourg, roi de Hongrie, roi de Bohème, puis empereur du Saint Empire germanique en 1576, est à signaler. Il fut passionné jusqu'à la limite de la folie par ses collections qu'il voulut exhaustive en ce qui concerne les productions de la nature et des hommes.

Pour l'Histoire Naturelle et les minéraux, il s'attribua les services d'un humaniste, homme de sciences, médecin et physicien, Anselme Boëtius de Boodt. Celui-ci publiera à partir de son travail sur la collection de Rodolphe II le livre majeur en minéralogie et gemmologie du 17ème siècle, le & quot; gemmarum et lapidum historia ", publié en 1609, et qui sera un des livres de chevet de Haüy à la fin du 18ème siècle.

Rodolphe II ordonna la prospection systématique des gisements. En 1589, une importante patente publique demande aux sociétés minières d'envoyer toutes les pierres précieuses et semi-précieuses de Bohème à la chambre de Bohème Tchèque. Il accorde des privilèges pour la prospection de cristaux précieux à un certain Mathias Krätsch en 1590. Vers 1600, de nouveaux prospecteurs apparaissent pourvus de " lettres " autorisant la prospection dans les propriétés de l'Eglise et des féodaux.

Rodolphe II aménage en 1578 un palais à Prague pour exposer ses collections de " Naturalia " et d'objets d'art, en plus de celles exposées à Munich et Ambras.


Le XVIIIème siècle, siècle des " lumières "
Au 18ème siècle, un important réseau de prospecteurs et de commerçants alimente les collections privées puis les collections publiques qui apparaissent peu à peu.
En Grande-Bretagne, Hans Sloane (1660-1753), mythique inventeur du chocolat au lait, constitue une très importante collection. Très actif, il achète en 1702 la collection de WillIam Courten de 10.000 spécimens qui étaient jusque là présentés au public dans son musée privé à Londres. Un de ses agents mandatés pour l'approvisionner achète en 1711 à Leiden la collection du Dr Hermann. A sa mort, sa collection est vendue à l'état, de même qu'une bibliothèque de 46.000 livres. L'état Britannique s'en servira comme fond pour créer le British Museum qui sera ouvert en 1759. Le British Museum vendra aux enchères une partie de la collection Sloane en 1803, soit 2000 spécimens " en double ", et 1700 autres en 1816. Une autre figure majeure de la minéralogie britannique fut le comte de Bute (1713-1792) qui réunira une collection de 100.000 spécimens.
James Smithon (1765-1829) légua au gouvernement des USA une somme colossale, soit 105 sacs de 1000 souverains en or, avec comme instruction testamentaire la création d'une institution, notamment destinée à accueillir sa collection de minéraux qu'il légua également. Le congrès américain votera en 1846 la création de la " Smithonnian Institution " à Washington. Le gouvernement du Portugal acheta la collection Karl Pabst Von Ohain (1718-1784), mentor de Werner, père de la géologie moderne, et l'enverra à l'université de Rio de Janeiro, Brésil.

Ces quelques exemples montrent l'importance des collections au dix-huitième siècle dans toute l'Europe et laissent entrevoir la formidable mobilisation nécessaire pour les constituer.
Outre la France et le Saint Empire germanique, la Grande-Bretagne fut très marquée par la passion pour les spécimens minéralogiques dès le dix-septième siècle. On possède de nombreux écrits, livres, notes, courriers sur le négoce, les collectionneurs, les collections, notamment en Cornwall, Devon, Cumbria.

Un des plus importants collectionneurs britanniques, Philip Rashleigh (1729-1811), affirma en son temps : " les étrangers viennent dans le comté (Cornwall) aujourd'hui, et lorsqu'ils voient un spécimen qui leur apparaît joli, ils en donnent une forte somme, et les négociants ensuite pensent que toutes les choses qu'ils se procurent sont inestimables ".
Les affres de la passion pour les minéraux d'un ami de Rashleigh, John Hawkins, sont pris au vif dans une lettre qu'il lui adresse en 1802 : " Je n'ai ajouté à peine quoique ce soit qui vaille la peine d'être mentionné dans ma propre collection. Suite à cette vérité, mes moyens maintenant que je suis un homme marié ne sont pas à la hauteur. Le prix de fait des spécimens de qualité est devenu si énorme et j'ai maintenant tant de dépenses qu'ils sont honnêtement hors de ma portée ". Ce à quoi Rashleigh répondit dans une lettre du 01/11/1802 : " le coût pour se procurer des spécimens a augmenté de manière si extravagante que si ma collection n'était pas si importante aujourd'hui, je ne pourrais pas commencer maintenant ". " Les choses ne changent guère " est la deuxième loi mineure de Desautels. Il ajoutait " depuis 1933, tous ceux que j'ai côtoyés se sont plaints du prix élevé des spécimens minéralogiques...".
La collection de Hawkin fut dispersée en 1905 à Londres, le principal acheteur de la vente fut le négociant Allemand Krantz de Bonn.

Toutes ces grandes collections n'ont pu se créer qu'en symbiose avec un puissant et vaste réseau d'approvisionnement. Les spécimens et les collections voyagent...
Pour paraphraser Lavoisier, géologue, lui-même collectionneur, et surtout très impliqué ainsi que ses disciples dans les débuts de l'analyse chimique des minéraux à la fin du dix-huitième siècle, aucune collection ne se crée, aucune ne se perd, toutes se transforment : dispersion d'une collection, intégration des spécimens dans d'autres, vie des collections, ... La pérennité des collections est d'ailleurs assurée par la possibilité de " recyclage " des spécimens dans d'autres ensembles, cela par l'intermédiation d'un marché actif et dynamique. Qui négligerait ou malmènerait un ensemble patrimonial ayant une valeur financière connue ?

A la fin du dix-huitième siècle, de nombreuses boutiques spécialisées en Histoire Naturelle existent dans toutes les grandes villes d'Europe. Notons plus particulièrement celle de John Lavin, associé au " Lavin's Museum " à Penzance (Cornwall), au style Egyptien unique. Le négociant et collectionneur anglais J.Forster possède une boutique à Londres, tenue par sa femme, une à Paris tenue par son frère Henry. Forster possède également un pied à terre à St Petersbourg. Il y séjourne de façon régulière et prolongée car il achète et vend d'importantes quantités de spécimens en Russie. Il fut courtier en spécimens minéralogiques pour le roi d'Espagne Carlos IV et obtint de ce dernier l'octroi de la concession des mines de sulfure à Cadiz afin d'en extraire des spécimens de collection. C'est très probablement la première mention de l'exploitation d'un gisement uniquement pour alimenter le marché des spécimens de collection.

Un autre négociant anglais, John Mawe, est mandaté par le roi d'Espagne pour réunir une collection de minéraux anglais puis, comme minéralogiste pour le roi du Portugal, il passera les années de 1804 à 1810 au Brésil pour y collecter des spécimens. Mawe reviendra dans son pays natal où il s'occupera encore de minéralogie, contribuant en autres choses à la connaissance de l'apatite et de la tourmaline en Devon.

A Paris, d'importantes ventes sont organisées par Forster en 1760, 1769, 1772, 1780, 1783. D'autres négociants font de même et de très nombreuses autres ventes dispersent des collections. De très complets catalogues sont réalisés pour ces ventes, ceux de Forster furent réalisés par Romé de l'Isle.

Romé de L'Isle avait d'ailleurs comme principale activité la réalisation de catalogues de collection et de vente, il en réalisera au moins quatorze. N'oublions pas que ce scientifique est un des pères de la cristallographie moderne. Il fut initié à la minéralogie par Balthazar Sage, créateur de l'école des mines de Paris.
Le premier travail de Romé de l'Isle fut la rédaction en 1767 d'une partie du catalogue de vente des collections de Pedro Franco Davila, un péruvien, citoyen espagnol résidant un temps à Paris. Les ventes aux enchères de collection de minéraux ne se comptent plus en cette fin du 18ème siècle. Celle de Davila comprenait 16.000 spécimens minéralogiques, 8.096 catalogués et environ 8.000 non décrits, le catalogue comportant en tout 40.000 objets. Parmi les acheteurs notons les minéralogistes Sage et Daubenton, le géologue Desmarest, les économistes Turgot et Quesnay, les architectes Belanger et Morel. Davila se constitua une deuxième collection. Elle fut échangée en 1771 à l'état espagnol contre une pension fort conséquente et une maison. De plus importantes collections furent créées puis vendues à cette époque.

La collection de 12.000 spécimens de Haüy, autre père de la cristallographie moderne, fut vendue en 1814 l'équivalent de plusieurs millions d'Euros à Richard Grenville, Duc de Buckingham. Elle séjourna en Angleterre avant d'être rachetée en 1848 pour le musée national d'Histoire Naturelle à Paris.

Le neveu de Forster, John Henry Heuland, lui succéda et organisa en 1808 la vente de sa collection, puis de son stock. Celui-ci fut vendu dans ce qui reste certainement la plus importante vente aux enchères de minéraux avec 5860 lots. Henry Heuland devint un extraordinaire négociant, avec une conception très actuelle de ce qu'est un " bon " spécimen. Il apporta au musée d'Histoire Naturelle de Londres des spécimens français majeurs : suite d'azurite de Chessy, macle de La Gardette, etc. Le père de Henry, Christian Heuland, fut lui-même négociant. Il se risqua à des expéditions de collecte de spécimens au Pérou et au Chili vers 1795-1800. Nombreux sont les musées du monde entier et les collections privées qui possèdent aujourd'hui des spécimens passés par les mains de Forster et de Heuland.

Il est toujours de coutume en cette fin du dix-huitième siècle de récolter dans les mines de " beaux spécimens de cabinet " afin de les vendre aux naturalistes, suivant en cela une tradition issue des sociétés minières du Saint Empire germanique.

A St Marie-aux-Mines, Alsace, Mühlenbeck rapporte que l'on découvrit dans la mine " Glückauf " en 1772 " de l'argent natif arborescent d'une telle beauté qu'on ne le fondit point, mais qu'on le vendit tel quel ". Nous savons par Reber que Beysser, curé luthérien de Mietersholz, ancien ministre de St Marie, et Mathieu des Essards, procureur du roi au siège prévôtal de cette même ville, collectaient des spécimens, correspondant avec Buffon et Nollet. Des Essards fournit le cabinet du roi Louis XVI en spécimens de " Rothgildigerz ".

Si Goethe fut l'écrivain et le poète que l'on connaît, il fut aussi chercheur en Sciences Naturelles, et collecteur-collectionneur de spécimens minéralogiques (1599 numéros à l'inventaire, collection générale de 18.000 spécimens en sciences de la terre). En 1779, Goethe est à Chamonix où il achète un beau spécimen de quartz fumé à Jacques Balmat, alors âgé de 17 ans. Balmat, fameux cristallier et en tant que tel un des pères de tous les alpinistes, fut le premier à gravir le Mont-Blanc avec Paccard en 1786. Balmat fournit également en spécimens De Saussure, Dolomieu, De Drée, Beudant, Brochant de Villier, Cordier. Dans son " voyage en Suisse ", Goethe narre son périple de 1797. Il nous décrit ses collectes de minéraux et ses achats : à " l'hospice " du col du Gothard, " la cuisinière nous a proposés des minéraux et nous a montré une grande quantité d'adulaires, en nous racontant où elle les avait pris. Comme la mode des minéraux change ! On veut d'abord des cristaux de quartz, puis des feldspaths, puis des adulaires, et maintenant du schörl rouge ". Goethe possédait plusieurs spécimens de St Marie-aux-Mines, notamment deux spécimens de smaltite et un spécimen d'aragonite coralloïde. Il possédait aussi, en autres, des spécimens des mines des Chalanches et de La Gardette, Isère, de Chessy, Rhône, et même des carrières de Montmartre ! Sa collection est de nos jours intacte et conservée à Weimar, Allemagne.

Lors de l'exploitation infructueuse de la mine d'or de La Gardette (Isère), le directeur Schreiber fit récolter et vendre " les échantillons instructifs pour leur valeur intrinsèque ou selon leur beauté pour en verser le montant dans la caisse de la mine ". Dans le cas présent, le produit de la vente de spécimens minéralogiques était un sous revenu de l'exploitation minière, ce qui a permis la conservation entre autres de très nombreux et fameux spécimens de quartz. Cette tradition s'est malheureusement perdue en France, elle aurait pu permettre la préservation d'innombrables spécimens lors des exploitations minières des années 1960-80. Seuls les concasseurs en ont profité...

Le XIXème siècle
L'événement qu'a représenté dans l'imaginaire de la population de l'Oisans (Isère) l'exploitation d'une mine d'or a induit une fouille frénétique des montagnes. Cette prospection se faisait depuis des temps immémoriaux afin de découvrir des cristaux de quartz. Cette intense activité permit la découverte de nombreux nouveaux minéraux. En effet, certains comme Schreiber enseignèrent qu'il y avait plus et plus sûrement à gagner en cherchant et en vendant des spécimens pour les " cabinets " qu'en fantasmant sur une hypothétique mine d'or.
A la fin du 18ème siècle, Alfred Lacroix fut professeur au muséum de Paris et conservateur de la collection de minéralogie. Il fréquenta assidûment ainsi que le minéralogiste Groth un prospecteur en spécimens de cabinet, Napoléon Albertazzo. Celui-ci passa sa vie à chercher et à vendre des minéraux. Lacroix se réfère abondamment à ce personnage et à ses découvertes dans sa " Minéralogie de la France ". Il lui a rendu de nombreuses visites et a pu bénéficier d'excursions minéralogiques guidées, ainsi que de nombreux dons.

Un cas historique majeur d'exploitation d'un gisement pour l'exploitation commerciale de ses spécimens minéralogiques est celui des tourmalines de l'île d'Elbe. La première prospection fut faite au mont Capanne en 1825 par le lieutenant Giovanni Ammannati. Après sa découverte de la fameuse veine de pegmatite de la " Grotta d'Oggi ", il en acheta le terrain et l'exploita pour les spécimens de cabinet. Un autre militaire, le capitaine Pisani exploita la veine dite " Speranza " près de San Pierro in Campo. Le Natural History British Museum possède de nombreux spécimens de ces découvertes.
Ainsi, à partir d'un négoce de " matières premières ", soit pour des utilisations pratiques (obtention de métaux, usage médicinal, ...), soit pour l'art et la bijouterie, s'est individualisé et développé un commerce pour les spécimens minéralogiques. D'innombrables spécimens ont pu être préservés par l'intérêt que suscite leur beauté et par la passion des naturalistes.

Après ces quelques données historiques, quelques faits plus modernes illustrent le négoce de spécimens minéralogiques dans le temps et le monde.

Tsumeb, un des sites minéralogiques les plus fameux qui soit ...
A la fin du 19ème siècle, la Namibie, au sud-ouest de l'Afrique, est une colonie allemande. Tsumeb, ville minière du nord du pays, va prendre une importance considérable. Le premier spécimen connu de Tsumeb est daté de 1860, il s'agit d'un morceau de minerai riche en cuprite. Le spécimen porte encore son label d'origine, indiquant comme origine une baie, celle de Walfish, où se trouvait un port. Le nom de " tsumeb " fut crée bien plus tard et à cette époque seuls d'aventureux explorateurs parcourent le pays. Ils ramassent bien sûr tout ce qui peut ressembler à un début d'eldorado, soit tous les échantillons de minerais qu'ils trouvent. Un colossal gisement métallifère est découvert ainsi en cette fin du 19ème siècle et restera en exploitation jusque la fin du 20ème siècle. L'université de Berlin reçoit dès 1887 un premier lot de minerai à analyser. L'Académie de Freiberg, une des plus anciennes écoles des mines d'Europe et des plus fameuses, reçoit également des lots de minerai. Elle doit les analyser en vue de déterminer le meilleur traitement possible pour l'extraction des métaux. D'un lot de 400 tonnes de minerai, le directeur Wilhelm Maucher extrait une tonne de spécimens minéralogiques, plus ou moins intéressants, le voyage en bateau n'ayant pas été des plus doux. Maucher quittera son poste pour s'installer négociant de minéraux, et il devint l'un des meilleurs de son temps. Le " dépôt minéralogique " de l'Académie de Freiberg a pour instruction de vendre les spécimens minéralogiques qui ne sont pas requis pour les collections et d'utiliser cet argent pour en acheter d'autres.

De très nombreux cadres de la mine devinrent des collectionneurs acharnés, tel Wilheln Thometzek, directeur général, Friedrich Kegel, directeur général, ou encore l'intendant Klein. Sam Gordon, négociant américain, se rend en 1929 à Tsumeb dans le seul but de s'approvisionner à la source. Le directeur de la mine étant absent, il obtient difficilement l'autorisation de pouvoir descendre dans la mine et y collecter. Cela deviendra possible grâce à l'intendant Klein, qui le guidera, accompagné du contremaître Keller. Un des problèmes posés par la demande de Gordon est surtout le fait que tous les spécimens intéressants découverts sont promis par avance au négociant Wilhelm Maucher de Munich.
Et l'inimaginable survint, alors que la visite se fait à un endroit peu favorable, fait bien sûr voulu par Klein et Keller, Gordon découvre la plus fantastique poche à azurite de tous les temps !!! Certains des spécimens sortis alors restent aujourd'hui les meilleurs connus. Les choses ensuite vont quelque peu se compliquer, notamment avec le retour du directeur Kegel, passionné par la collection. Au terme d'un entretien des plus tendus, Gordon accepte de donner la moitié de ce qu'il a de la découverte à Kegel, n'ayant de toute façon pas trop le choix, une confiscation de la totalité de sa part étant une menace sérieuse... Gordon restera un bon moment à Tsumeb, nouant des contacts avec les mineurs et leur achetant de nombreux spécimens. Il repartira pour les USA avec douze conteneurs de deux cent cinquante kilogrammes de minéraux !!!

La majeure partie des spécimens de Gordon fut achetée par le grand collectionneur américain Vaux, qui fit don de sa collection à l'Académie des Sciences de Philadelphie. La collection Kegel partit pour la Smithionian Institution à Washington en 1949. Elle se composait de 920 spécimens d'un poids total de 1,5 tonne. La collection Keller fut achetée en 1957 par le muséum de Berlin qui récupéra ainsi 1725 spécimens majeurs de Tsumeb. La collection Klein fut achetée par le musée d'Harvard, celle de Thometzek le fut par le muséum de Berlin en 1936.

La collecte de spécimens à Tsumeb se faisait également dans une perspective de " complémentaire retraite "... Par exemple, Peter Euteneuer, mineur originaire de Herdorf, retourne en 1921 chez lui après sept années passées à Tsumeb avec pour ces vieux jours 7.OOO marks d'économie, et une collection de minéraux, qu'il vendit dès son retour 25.OOO Marks.

Dès leur découverte, les spécimens de Tsumeb ont été très recherchés. Deux négociants dominent alors le marché : Wilhem Maucher de Munich, et le Dr F. Krantz de Bonn. D'importants collectionneurs dépensent des fortunes en acquisitions minéralogiques. Un spécimen de pseudomorphose de malachite après azurite fut acheté 5OOO Goldmarks, une maison pouvant à l'époque être construite pour 300 Goldmarks !!! Richard Baldauf constitua une collection estimée à un million de Goldmarks en 1929, collection qui est au musée de Dresde de nos jours.

La Sweet Home mine, Colorado, USA : un exemple parmi d'autres d'exploitation minière pour les spécimens minéralogiques
L'existence d'un marché des spécimens minéralogiques entraîne l'exploitation spécifique de gisements. Des commerçants aux USA ont récemment investi 320.000 Euros pour réouvrir une mine. Les découvertes furent au rendez-vous et rejoignent les collections publiques et privées du monde entier : les rhodocrosites de la " Sweet Home mine " sont entrées dans la légende. Ces prospections se pratiquent du Canada à l'Argentine, en Inde, au Maroc, en Australie, entre autres... En Europe, citons l'exploitation de la mine Rogerley dans le comté de Durham, en Angleterre, à des fins de production de spécimens de Fluorite à partir de 1999.

La mine " Sweet Home " est exploitée dès 1873 pour produire de l'argent dans un district minier découvert vers 1861. La présence de spécimens de rhodocrosite en magnifiques spécimens cristallisés est signalée en 1876 dans un rapport fédéral. Dès 1870 et jusqu'en 1890, des spécimens sont collectés et vendus, aussi bien à des musées qu'à de grands collectionneurs. Puis l'exploitation minière connaît de nombreuses vicissitudes en fonction des variations du cours de l'argent. Dès 1925, tous les conservateurs de muséum connaissent la Sweet Home mine comme source d'excellentes rhodocrosites. Des spécimens se retrouvent à la Smithsonian Institution, Washington, en Suède, en Allemagne, en Grande Bretagne, en Suisse, les spécimens minéralogiques voyagent énormément. En 1933, le directeur de l'exploitation écrit que des cavités cristallisées ont été découvertes et des spécimens collectés. Il note : " cette production était " des spécimens de minerai " et beaucoup furent vendus à des commerçants et des musées à des fins d'exposition, un lot a, par exemple, été vendu à l'institut Yonkers de New York ". En 1964, la mine est fouillée pour les minéraux et en 1966, un spécimen incroyable est découvert. Celui-ci sera nommé " Alma Queen ", la reine de Alma. Ce spécimen est alors considéré comme un des plus fantastiques spécimens minéralogiques jamais découverts. En 1990, lorsque le collectionneur Sam Perkins vend sa collection au musée des sciences de Houston, ce spécimen est estimé à 250.000$.

En 1990 toujours, un groupement d'investisseurs et de commerçants crée la " Sweet Home mine rhodocrosite, Inc ", société qui a racheté la concession de la mine, avec pour but de produire des spécimens de collection. Pour cela, les sept associés versent chacun 46.000 Euros, soit en tout 320.000 Euros pour rééquiper la mine et la remettre en production, 267.000 Euros serviront la première année, puis les recettes devront permettre d'autofinancer l'exploitation.

La vente publique des premières découvertes a lieu en 1992, en septembre, en marge de la bourse de Denver. Des laissez-passer sont distribués les jours précédant l'ouverture, l'accès aux pièces proposées se fera par groupe de vingt... Les vingt premiers visiteurs achetèrent presque tout ! En deux minutes, 122.000 Euros de spécimens furent vendus. Le musée d'Histoire Naturelle de Paris a pu échanger un spécimen de 15cm d'envergure qui fut trouvé fin septembre 1992 dans la poche dite " good luck pocket ". Un autre spécimen a été acheté grâce à l'aide d'un mécène.

En 1993, une technologie révolutionnaire fut employée pour déceler depuis la surface les éventuelles poches à cristaux que pourrait receler le réseau de filons de minerai : un radar capable de pénétrer le sol et d'y déceler les vides !!! D'autres moyens tout aussi sophistiqués sont employés comme une tronçonneuse à chaîne diamantée afin de découper la roche et des plaques de cristaux, ou encore des images issues du satellite Landsat. Etant donné que l'exploitation se fait dans une zone protégée, les stériles sont d'abord stockés devant la mine puis régulièrement chargés dans des camions pour être définitivement abandonnés à 15 kilomètres de là.

En 1995, pour le musée de Denvers, la fondation Coors finance l'assemblage par les commerçants exploitants de plus de 3000 pièces de rhodocrosites. Le but est de créer et d'exposer dans le musée un " mur " de rhodocrosite dans un décor approprié afin que le public puisse vivre l'ambiance de la mine. Trois personnes y travaillèrent pendant 20 mois et l'équipe du musée mit 12 mois pour présenter l'ensemble.

Bryans Lees, le porteur et responsable du projet, a reçu en 1997 le Carnegie Mineralogical Award. Le Carnegie, cet important musée de Pittsburgh, récompense et honore ainsi chaque année une contribution majeure à la préservation, la conservation ou à l'éducation en matière de minéralogie, que cela vienne de minéralogistes " enthousiastes " (mot employé par le Carnegie), de collectionneurs, d'enseignants, de conservateurs, de clubs ou de sociétés de minéralogie, de musées, d'universités ou d'éditeurs.

" Le monde devient rêve, le rêve se fait monde ", et si La Gardette...

 

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